La Roumanie joue l’Europe contre la Hongrie de Viktor Orban

Foto: INQUAM/Laszlo Beliczay

Cette fin juillet début août, avec leurs grosses berlines ou SUV, ils sont venus d’Allemagne, d’Autriche, de Suisse, à Criț, petit village du centre de la Roumanie (prononcer Crits) pour célébrer le 10e festival Saxon du pays de l’avoine, le Haferland.

Les manifestations culturelles allemandes se multiplient aujourd’hui dans ces villages au nord de Brasov, toujours autour de belles églises fortifiées, dont quelques 250 ont été répertoriées en vue d’être restaurées, parfois avec des fonds européens.

Surprise ! Beaucoup de jeunes gens bilingues, allemand et roumain, participent aux fanfares, danses folkloriques, conférences d’historiens, dégustations gastronomiques. Des centaines de personnes plus âgées retrouvent émues leur terre natale, abandonnée après la Seconde Guerre Mondiale en 1945, ou après la chute du régime communiste de Ceausescu fin 1989.

Ce samedi soir, le principal organisateur et parrain du festival, Mickael Schmidt, nous annonce que le dimanche sera plus « politique ». Et pour cause, le président Roumain d’origine allemande Klaus Iohannis, le Premier Ministre, Nicolae Ciucă, ainsi que plusieurs autres ministres, ont décidé d’être présents dans le petit village saxon.

Il fallait donc sauter sur l’occasion pour se démarquer du nationalisme activiste du voisin hongrois.

Quoi de mieux que ce dixième festival « Haferland» allemand au cœur du pays pour répondre au Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui, quelques jours plus tôt , à Tusnad, nord de la Roumanie, avait profité du 30e festival Tuvasnyos, célébrant la culture magyare, pour tenir des propos nationalistes, voire racistes.

Les Hongrois ne veulent pas être « un peuple multiethnique avec des non-européens » avait affirmé M. Orban, ajoutant préférer « une race hongroise non mixte ».

Face à ces déclarations qui ont choqué, pour ne pas dire outré bon nombre de dirigeants européens, Bucarest se devait de réagir rapidement.

Le président Iohannis a donc été chaleureusement accueilli dans le village de Criț et a salué l’assistance dans la langue de Goethe. Prenant le contrepied de Viktor Orban, il a loué la cohabitation pacifique en Roumanie des différentes communautés, hongroises, saxonnes, tsiganes.

Présent aussi à Criț, le Premier ministre Nicolae Ciucă a enfoncé le clou en soulignant la bonne cohabitation des diverses minorités en Roumanie, avant d’adresser un « message pour la tolérance, l’entente, la solidarité », et surtout, « le respect des valeurs européennes ».

  • « Cinquième colonne » hongroise à Bucarest ?

En fait, les déclarations fracassantes de Viktor Orban posent un vrai problème au président Iohannis et à son gouvernement, qui compte un vice-Premier ministre, Kelemen Hunor et trois ministres du parti de la minorité magyare, l’UDMR. Président du parti, M. Hunor avait dîné avec M. Orban et avait applaudi son discours. À ce jour, il ne s’est toujours pas démarqué des propos du Premier ministre hongrois. Un silence « assourdissant » pour bon nombre de dirigeants de Bucarest.

Ainsi, Eugen Tomac, du parti centriste de l’ancien président Traian Basescu, le PMP, ou Paul Stanescu, dirigeant du PSD, social-démocrate, membre de la coalition gouvernementale avec le PNL, libéral, réclament le départ « sur le champ » de M. Hunor et des autres ministres magyars.

D’autant que PNL et PSD, majoritaires à la Chambre des députés, n’ont pas besoin du soutien des 20 élus UDMR. Dans l’assemblée de Bucarest, 17 autres députés représentent les diverses minorités, tels les tsiganes, les ukrainiens et même les italiens.

Mais le président Iohannis rechigne à offrir à Viktor Orban le plaisir de provoquer une crise gouvernementale à Bucarest.

Alors, « cinquième colonne », celle qui sape de l’intérieur l’unité du pays, « cheval de Troie » d’Orban au sein même du pouvoir à Bucarest, voire « ver magyare dans le fruit roumain » selon les critiques les plus virulents ?

Toujours est-il que la stratégie expansionniste du Premier ministre hongrois a déjà marqué des points en Roumanie.

Il y a à peine quelques jours, le quotidien israélien Haaretz, comparait le nationalisme de M. Orban à celui du communiste roumain Ceausescu d’avant fin 1989. En fait, l’homme fort de Budapest s’appuie encore sur le sentiment d’humiliation du Traité de Trianon de 1920, après la Première Guerre Mondiale, qui a démantelé l’Empire des Habsbourg et surtout réduit des deux-tiers le territoire de la Hongrie.

  1. Orban joue aussi sur deux tableaux. Il y a deux millions de Magyars dans les pays limitrophes de la Hongrie. Depuis 2015, un million de Roumains, mais aussi de Serbes ou de Slovaques ont été naturalisés hongrois. La plupart d’entre-eux votent, dans leur immense majorité, pour le parti Fidesz de Viktor Orban.

Satu Mare, ville de quelque cent mille habitants du nord de la Roumanie, est dirigée par Gabor Kereskenyi, d’origine hongroise, élu maire en 2016 et qui vient de rencontrer Viktor Orban. Sa ville compte quelques 38% d’habitants d’origine magyare et 25.000 d’entre-eux ont pris la nationalité hongroise. Il faut dire que le gouvernement de Budapest finance généreusement plusieurs projets, logements, écoles. M. Kereskeny le reconnaît, ses électeurs « votent aussi massivement Fidesz ».

À l’évidence, ce prosélytisme nationaliste du Premier ministre hongrois va bien au delà de la défense de l’identité culturelle et linguistique de la minorité hongroise de Roumanie, contrairement à d’autres, comme les Saxons ou allemands, voire les Juifs et les Tsiganes.

Que peut donc faire l’Union européenne, qui pourtant développe déjà des aides à certaines communautés ethniques minoritaires ? Bruxelles peine à obtenir un consensus des 27 pays sur la définition même de « minorités », la reconnaissance et le respect de leur identité culturelle, linguistique. Certes, les problèmes sont différents entre Basques espagnol ou français, Catalans, Corses, Magyars, Kosovars, etc. Et les 27 états de l’UE sont très soucieux de préserver leur unité nationale et l’intégrité de leur territoire avec des frontières reconnues internationalement.

Ainsi, l’Espagne et la Roumanie ne reconnaissent toujours pas l’indépendance du Kosovo, obtenue par l’intervention controversée de l’OTAN et qui appartient à la Serbie selon les normes internationales.

Vladimir Poutine s’est servi de ce précédent fâcheux pour justifier l’annexion de la Crimée à la Russie en 2014, 60 ans après son rattachement à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev en 1954.

Le 13 novembre 2018, le Parlement Européen faisait un constat critique de la politique de l’UE pour la reconnaissance des droits culturels, linguistiques, identitaires, des minorités nationales et ethniques. Dans une résolution, le Parlement a même demandé à la Commission de Bruxelles d’élaborer enfin « un cadre commun de normes minimales de l’UE pour la protection des minorités ».

Quatre ans plus tard, il se fait toujours attendre !

 

Encore aujourd’hui, l’antisémitisme, l’ostracisme et le mépris à l’encontre des communautés tsiganes, perdure en Europe de l’Est, particulièrement en Hongrie et Roumanie.

Parfois financées par des fonds européens, des initiatives locales visent à promouvoir un dialogue apaisé, à rassembler les communautés diverses pour cicatriser les blessures très profondes de l’histoire.

Plus qu’un symbole, le festival allemand de Criț s’est achevé début août par une conférence de l’ancien ambassadeur d’Israël, David Saranga, qui présentait un livre sur ses années en poste à Bucarest.

Un passage à marqué l’assistance, celui du cimetière de Iasi, à l’est de la Roumanie, où les sombres fosses bétonnées, contenant les corps de victimes du pogrom perpétré dans la ville en 1940, quelque 13.000 morts en tout, côtoient le carré militaire de dizaines de volontaires juifs, morts pour avoir défendu le pays entre 1916 et 1918, alors qu’ils n’avaient même pas droit à la nationalité roumaine.

 

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Yves-Claude Llorca (65 de ani) a început să lucreze în România, ca jurnalist, în 2002, când a fost numit șeful biroului Agence France-Presse la București. A activat la AFP în perioada 1982-2010. A fost reporter în redacția AFP de la Paris, pentru care a acoperit realegerea președintelui François Mitterand, căderea Zidului Berlinului și referendumul din Chile, pierdut de gen. Augusto Pinochet. A fost și șeful biroului AFP din Barcelona în timpul Jocurilor Olimpice din 1992, acoperind totodată zona Touluse, sud-vestul Franței și Andorra până în 1995. A mai lucrat în Bolivia și Peru, unde a prins criza luării de ostatici de la reședința ambasadorului Japoniei, care durat patru luni, între decembrie 1996 și aprilie 1997. A fost director AFP pentru Peru și Bolivia, dar și președintele Asociației presei străine din Peru, între 1996 și 1997. În 2000 a revenit la secția internațională a AFP din redacția de la Paris, iar în 2002 a fost numit șeful biroului din București, poziție deținută până în 2007. A fost co-fondator și președinte al Romanian Foreign Press Association, împreună cu jurnalista Alison Mutler de la Associated Press. După aderarea României la UE, a fost decorat cu Ordinul Național al României în grad de Comandor pentru “serviciul credincios”. Din 2010, a activat ca journalist independent și resident permanent în România.

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